À la mi-février 2016, j’ai commencé à emmener des femmes, individuellement ou en groupes, se promener dans les bois.

Tout a commencé suite au procès pour agressions sexuelles de Jian Ghomeshi qui faisait la une de la presse avec les contre-interrogatoires des victimes. Des femmes de mon entourage ont commencé à prendre la parole, en ligne et en personne, pour exprimer leur colère et leur tristesse, ainsi que leur difficulté à faire face. En ajoutant à cela les maux, les douleurs et le cafard habituels des plus froides semaines hivernales, un travail ou des études à temps plein à assumer, une famille et un foyer à gérer, j’avais le sentiment que tous autour de moi, et les femmes en particulier, vivaient une lutte permanente.

C’est ainsi que j’ai publié le message suivant sur ma page Facebook le 1er février : « Si quelqu’un vit une période particulièrement difficile dans les prochaines semaines, faites-le moi savoir. Je vous emmènerai vous promener dans les bois. »

Par bois, j’entendais la forêt Assiniboine, 287 hectares de trembles et de chênes situés au sud-ouest de Winnipeg, l’un de mes endroits préférés au monde.

Ma logique était la suivante : une marche dans la forêt Assiniboine serait bénéfique, du moins temporairement, grâce à l’exercice et au temps passé au milieu des arbres. Marcher dans la forêt m’a toujours aidée à me sentir mieux, quelle que soit mon humeur à mon arrivée. J’avais le sentiment que c’était quelque chose que je pouvais faire. Je voulais apporter un peu de réconfort aux femmes de mon entourage. Sans que je sache bien ce que cela dit de moi, la seule consolation à laquelle je pouvais penser était de les emmener en forêt.

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Désireuse de mesurer ce que j’avais ressenti en faisant cette proposition, je me suis tournée vers les recherches sur les individus, la santé publique et les arbres.

« De nombreuses maladies chroniques peuvent, au moins partiellement, être attribuées à des réactions dysfonctionnelles liées à un stress prolongé » écrivent Matilda van den Bosch et William Bird dans leur introduction de l’édition 2018 de Oxford Textbook of Nature and Public Health: The Role of Nature in Improving the Health of a Population.

« Alors que nous sommes conçus pour une vie connectée à la nature, nous passons aujourd’hui la plupart de nos journées dans des environnements urbains intérieurs et nous ressentons du stress lié à des facteurs tels que les incertitudes économiques, la gestion des conflits ou des milieux urbains hostiles sans opportunité de récupération. »

Par ailleurs, van den Bosch et Bird remarquent que, selon les données de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), la manière dont nous tombons malade en ville semble également évoluer.

« Les maladies non transmissibles dominent présentement le fardeau mondial des maladies. Cela signifie que le diabète, les cancers, les maladies cardiovasculaires et pulmonaires obstructives chroniques, l’obésité et les troubles de la santé mentale ont dépassé les maladies infectieuses en tant que principaux enjeux de santé dans le monde. »

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Je marchais dans la forêt Assiniboine depuis vingt ans, seule ou avec mon partenaire. Parfois, j’emmenais un ami ou deux, mais jamais un groupe entier. J’étais un peu réticente concernant l’expérience : est-ce que cela allait être trop bruyant? Trop intense?

J’ai réalisé que les femmes qui choisissaient de venir se joignaient à moi car elles étaient curieuses de découvrir la forêt Assiniboine, car elles aimaient l’idée d’une promenade entre femmes ou encore car elles avaient besoin d’un moment de répit à l’écart du monde. Je sentais qu’elles allaient me respecter et respecter l’espace.

Bien entendu, il faisait un froid glacial le jour précédant la marche, le genre de journée où, si l’on n’a pas l’obligation de sortir, on reste chez soi. Mais pour moi, il était important de maintenir la marche quels que soient le temps et la température. Nous sommes au Canada après tout.

Samedi matin, j’ai essayé d’aller marcher seule. J’ai consulté les prévisions : on annonçait moins vingt-cinq degrés Celsius (et encore plus froid en température ressentie), mais le mercure devait grimper d’ici le milieu de l’après-midi, quand nous avions prévu de marcher.

Je savais également que quel que soit le temps, il serait forcément plus clément à l’abri des arbres. Lorsqu’il faisait une chaleur brûlante dans la prairie, les arbres apportaient de l’ombre. Si le temps était venteux, ils faisaient office de coupe-vent. Et s’il faisait froid, les arbres semblaient apporter une sorte d’isolation.

J’ai décidé de maintenir mon plan. J’ai publié un message sur l’événement Facebook que j’avais créé pour confirmer la marche aux participantes.

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Je me suis interrogée sur l’influence des arbres sur la santé mentale. Et sur les effets d’une meilleure santé mentale.

Dans le Plan d’action pour la santé mentale 2013-2020 de l’OMS, Dre Margaret Chan déclare : « Une bonne santé mentale permet aux individus de se réaliser, de surmonter les tensions normales de la vie, d’accomplir un travail productif et de contribuer à la vie de leur communauté ».

Dans leur récente étude consacrée aux liens entre espaces verts et santé mentale en Australie, Thomas Astell-Burt et Xiaoqi Feng sont partis du postulat qu’un espace vert, tel que la forêt Assiniboine, peut contribuer à la promotion de la santé mentale au sein d’une communauté.

Ils ont découvert que vivre à proximité d’arbres plutôt que d’un simple terrain d’herbe avait un impact bien plus important sur la santé mentale. Le type d’espace vert a donc son importance!

Ces bienfaits s’ajoutent bien sûr aux avantages que présentent les arbres pour l’environnement, comme les économies d’énergie, la séquestration du carbone, une meilleure qualité de l’air et la régulation des eaux pluviales.

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Au final, nous étions sept à marcher. Nous avancions par groupes de deux ou seules, et j’arrêtais le groupe de temps en temps pour présenter certaines caractéristiques de la forêt. Ces femmes marchaient aux côtés de personnes qu’elles connaissaient ou non. Je passais d’un groupe à l’autre en restant principalement à l’avant, car je menais la marche.

Lors de la première sortie en groupe, le moment que j’ai préféré a été de marcher sur l’étang artificiel au milieu de la forêt Assiniboine : en marchant avec nos bottes sur la neige compactée, on aurait cru entendre des coups sur du métal. Sur l’île au milieu de l’étang, il y avait une petite colline, dont la cime était dépourvue d’herbes et d’arbustes. La neige immaculée scintillait dans le soleil de la mi-février et soudain j’ai eu envie de m’allonger sur le sol.

J’ai annoncé : « Juste une minute, je voudrais voir quelque chose ». J’ai marché à travers les arbustes qui délimitaient la colline, creusant mon chemin dans 60 cm de poudreuse. Trois autres femmes m’ont suivie et, les unes après les autres, nous nous sommes laissé tomber dans la neige. Nous étions à l’abri du vent, le soleil était magnifique et nous n’avions qu’à regarder au-dessus de nous pour observer le dégradé du ciel d’hiver en ce milieu d’après-midi parmi les silhouettes des branches suspendues.

Tout était calme, sauf quand nous éclations de rire. Ensuite, nous nous sommes relevées mutuellement et nous avons repris notre marche.

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Nous savons que vivre parmi les arbres peut contribuer à améliorer notre santé mentale en nous encourageant à faire plus d’exercice et en réduisant le stress. Mais existe-t-il un avantage à marcher dans une zone boisée en groupe?

Dans son article de 2017 intitulé « Including public-health benefits of trees in urban-forestry decision making » (Prendre en compte les bienfaits des arbres sur la santé publique dans les décisions en matière de foresterie urbaine) et publié dans le journal Urban Forestry & Urban Greening, Geoffrey H. Donovan indique :

« Les recherches ont démontré qu’un meilleur accès aux espaces verts entraîne une réduction de la solitude et une augmentation du sentiment d’appartenance à une communauté. Comme pour l’exercice et la réduction du stress, les zones concentrées d’espaces verts publics ont un lien très marqué avec le renforcement du lien social ».

Selon Donovan, si les villes plantent des arbres destinés à améliorer la santé mentale et physique de ses résidents, les plantations doivent être concentrées dans des zones spécifiques.

« Les recherches suggèrent que les arbres situés sur la voie publique, à proximité des maisons, dans des zones où l’air est hautement pollué et, en particulier, dans des parcs et d’autres espaces verts sont susceptibles de produire davantage de bienfaits sur la santé publique. »

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Il est difficile de décrire ce que je ressentais, mais lorsque j’ai quitté la forêt après cette première marche en groupe, je me sentais réconfortée en quelque sorte. Notre marche avait été une célébration. Comme si nous avions accompli quelque chose, et pas seulement car nous nous étions forcées à marcher dans le froid.

Depuis, j’ai emmené des groupes de femmes marcher sous les arbres des dizaines de fois en toute saison et par tous les temps. J’ai mis ces femmes, et la forêt que je croyais connaître, à l’épreuve. J’ai parcouru tous les sentiers, y compris tous les chemins alternatifs que j’ai pu trouver. J’ai accompagné des amies d’enfance et des collègues, mais aussi des femmes que je ne connaissais pas.

Chacune de ces marches m’a aidée. Elles m’ont permis d’oublier le stress et les échéances de mon quotidien et m’ont aidée à croire en quelque chose de plus grand que moi-même : un groupe de femmes. Un peuplement d’arbres.

Mais quel effet ont eu ces marches dans la forêt sur les autres?

J’ai posé la question à Louella Lester, une enseignante et poétesse à la retraite qui a participé à plusieurs de ces sorties.

« C’est agréable de partager cette expérience dans les forêts urbaines », a répondu Louella. « J’aime pouvoir échanger quelques mots ou partager une pensée avec les autres, tout en avançant à mon rythme lorsque j’en ai envie, sans pression. C’est agréable de voir les autres détendues et heureuses. J’ai également apprécié de pouvoir rencontrer de nouvelles personnes dans un environnement confortable et décontracté. On trouve automatiquement des sujets de conversation. On peut partager nos connaissances sur ce que nous voyons et les autres peuvent nous montrer des choses que nous n’avions pas remarquées. »

Je ne sais pas pourquoi j’ai trouvé cela surprenant, mais il s’avère que créer activement une communauté autour des personnes et des arbres m’a été d’un grand réconfort.