Publié dans l’édition de novembre/décembre du magazine City Trees.

Adaptation d’un extrait de la thèse de doctorat de l’autrice : Learning from Limbwalkers: Arborists’ Stories in Southern Ontario’s Urban Forests (Bardekjian, 2015).

Depuis des siècles, les relations et expériences humaines avec les arbres ont inspiré des interprétations créatives et des représentations visuelles de nos cultures, de notre cheminement et de nos processus utilisant l’image de l’arbre (Lima, 2014). Dans le domaine de la recherche en foresterie urbaine, la métaphore ou représentation visuelle de l’arbre la plus fréquente sert à illustrer les valeurs et les bienfaits apportés par les arbres ou la photosynthèse.

En m’appuyant sur le modèle d’Eisenhardt (1989) selon lequel les théories peuvent être définies à partir d’études de cas, je propose un nouveau cadre conceptuel pour explorer la foresterie urbaine. Il s’agit d’un outil concret pour de futures recherches et analyses de pratiques qui à la fois s’appuie sur les forces de l’écologie politique et contribue à surmonter les principales difficultés des études en foresterie urbaine. En hommage aux forestiers urbains et aux arboriculteurs qui ont participé aux entrevues dans le cadre de ma recherche doctorale (Bardekjian, 2015), j’ai choisi un arbre à feuilles caduques pour illustrer mon modèle puisque le chêne rouge (Quercus rubra) était souvent cité comme arbre préféré et le plus respecté pour plusieurs raisons. Dans les sous-sections ci-dessous, je décris les différentes parties et fonctions de ce modèle afin qu’il soit compris, exploré et exploité dans le cadre de futures recherches.

Je m’appuie sur ma recherche et sur les données recueillies auprès des personnes que j’ai interrogées pour proposer ce cadre en tant que carte conceptuelle et visuelle destinée à éclairer les travaux au croisement de la recherche et de la pratique. Cette structure a un double objectif : elle sert de cadre conceptuel pour la foresterie urbaine, mais aussi de modèle de processus pour appréhender de manière différente la recherche (p. ex. en incluant davantage les expériences vécues) et les pratiques (p. ex. en prenant en compte des cadres sociaux théoriques). Chaque composante doit être considérée comme fluide et cyclique, ce que représente le symbole de l’infini en pointillés et les systèmes de ramifications (figures 1 et 2). Ce modèle part des racines – en prenant en compte les disciplines fondatrices de la foresterie urbaine selon des critères spécifiques – pour remonter dans le tronc où les données théoriques et les considérations méthodologiques essentielles sont fluides, puis dans la canopée pour intégrer les récits dominants et alternatifs, et enfin dans les histoires plus intimes et les applications concrètes. Il montre les multiples couches de la complexité sociale et écologique et leur circulation en perpétuelle évolution les unes par rapport aux autres en foresterie urbaine (figure 1).

Figure 1. Cadre conceptuel de la foresterie urbaine. Source : Bardekjian (2015). Illustration : Brauner (2014). (seulement en anglais)
Figure 2. Cadre conceptuel de la foresterie urbaine — tronc. Source : Bardekjian (2015). Illustration : Brauner (2014).

Racines

Dans ce modèle, j’ai utilisé les racines dominantes pour représenter les domaines généralement considérés comme fondamentaux (figure 1). Il est toutefois important de préciser que d’autres disciplines peuvent être incluses. D’autres disciplines pertinentes pour la foresterie urbaine, souvent considérées comme fondatrices, sont représentées en bleu (comme l’eau) et nourrissent les racines (disciplines dominantes) dans un va-et-vient conceptuel. Je ne les ai pas représentées comme des racines fibreuses, car celles-ci auraient dû être des ramifications d’une tige dominante. C’est plutôt la représentation de l’eau circulant autour des racines dominantes qui illustre leur universalité. Les recherches passées et actuelles ont été éclairées et structurées à travers les thèmes de ces racines. Cependant, ce modèle montre que les domaines sur lesquels repose la foresterie urbaine, ou dans lesquels la foresterie urbaine est enracinée, doivent être pris en compte et décomposés afin de comprendre les contraintes et possibilités actuelles.

Branches

Les branches dominantes sont les récits et les thèmes généraux qui incarnent la foresterie urbaine et auxquels font face les participants actifs dans le domaine, comme l’ont révélé mes entrevues. Il peut y en avoir beaucoup plus. L’idée est qu’ils sont structurels. Au fil des années, de nouvelles branches et récits poussent sur l’arbre. Les branches déjà présentes ne disparaissent pas, mais rejoignent un processus et une structure de croissance plus vastes. Les branches sont interconnectées et entrelacées. À première vue, ces connexions sont en désordre, mais elles suivent un ordre chaotique qui offre une structure et une fonction nécessaires pour une canopée en constante expansion afin de proposer de nouvelles façons de voir des récits plus englobants et d’en prendre connaissance.

Feuilles

J’ai utilisé les branches dominantes dans ce modèle (figure 1) pour représenter les récits mis au jour dans mes entrevues de doctorat (langue, travail, capacité d’agir et apprentissage/éducation). J’ai par ailleurs représenté les plus petites branches en tant que considérations au sein de ces récits plus larges (identité, influence, puissance, gestion, responsabilité, humain, non-humain, santé, communication, technologies, communauté), mais il faut rappeler qu’il existe d’innombrables possibilités. De plus, les plus petites branches qui représentent des récits secondaires ou alternatifs illustrés par des ramifications de plus grosses branches sont communes à tous les récits dominants. Par exemple, les récits « Influence » et « Identité », bien qu’ils soient présentés dans la section « Langue », concernent également le récit/la branche plus large « Travail ».

Les feuilles sont les histoires, expériences et actions individuelles et personnelles des personnes, des travailleurs et de la population qui forment les communautés de la foresterie urbaine (figure 1). Les feuilles représentent la première exposition mémorable d’un enfant aux arbres, les liens d’une collectivité avec un arbre patrimonial, l’amour d’un grimpeur pour la canopée ou l’expérience d’une nouvelle immigrante au contact d’espèces non familières. Les feuilles constituent ici les véhicules de ces histoires intimes qui changent et se développent en quantité et en densité d’année en année. Ces histoires sont innombrables et reposent sur des émotions et des constructions, comme l’illustrent les feuilles en forme de personnages.

Pour aller plus loin dans cette métaphore : à l’automne, les feuilles tombent et on les ramasse, tandis que de nouvelles feuilles feront leur apparition l’année suivante. Ce processus de ramassage peut s’appliquer aux histoires représentées à l’échelle nationale, régionale et locale. Et cela comprend ce que nous appelons l’héritage naturel. Selon moi, ces récits sont l’essence de la mémoire (sociale) de la forêt urbaine et doivent donc être transmis encore et encore. Ces histoires offrent également des contre-récits (c’est-à-dire des perspectives opposées d’une même question), comme mes entrevues l’ont révélé. Ce sont ces contre-récits d’expériences vécues qui offrent des fenêtres sur différentes perspectives à travers lesquelles se révèlent des possibilités pour de futures recherches.

Les flèches vertes et les lignes en pointillés (semblables au phloème qui transporte les photosynthétats dans le reste de l’arbre) parcourent l’ensemble de l’arbre. Cela montre que les histoires d’expériences vécues éclairent les récits dominants et influencent le processus, ce qui, à terme, peut avoir des répercussions sur les perceptions des disciplines fondatrices. Les connaissances sont diffusées des feuilles aux racines, montrant que l’alimentation circule à la fois vers le haut et vers le bas. C’est ce qu’illustrent les flèches vertes. Étant donné que les feuilles constituent un aspect dominant des considérations dans le cadre des pratiques de foresterie urbaine (comme augmenter le couvert forestier), ces récits sociaux sont logiquement représentés en tant que tels.

Fruits

Les fruits correspondent à la production, aux récoltes ou aux résultats annuels des travaux de foresterie urbaine (figure 1). Cela inclut les travaux de recherche, les politiques, les plans opérationnels, les inventaires d’arbres, les stratégies, les plans de cours, les représentations artistiques – les possibilités sont infinies. Les fruits de l’arbre changent chaque année. Certains servent l’année suivante, d’autres non. Le processus est représenté par les petites flèches qui partent des plus fines branches. Dans la section « Non-humain », j’ai évité tout langage pour illustrer le fait que la langue est aussi une construction de l’humain et que les échanges non humains méritent leur propre représentation comme le montrent les dessins de pomme, d’insecte et d’oiseau. Les fruits sont produits, puis reproduits. La métaphore du processus de ramassage peut s’appliquer aux résultats des travaux représentés au niveau national, régional et local.

Comme les feuilles, les fruits sont parfois ramassés au profit de la communauté. Par exemple, on peut citer l’entreprise Not Far From the Tree, une société de ramassage de fruits urbains de Toronto qui mobilise des bénévoles pour ramasser des fruits sur des propriétés privées. La quantité de fruits récoltée est divisée en trois : 1/3 pour les propriétaires de l’arbre, 1/3 partagé entre les bénévoles et 1/3 livré en vélo à des banques alimentaires, des refuges et des cuisines communautaires dans le quartier.

Tronc

En tant que modèle de processus conceptuel, le tronc est fluide (figure 2). Il représente les cadres et méthodologies théoriques qui apportent des données essentielles à l’analyse. Il doit être considéré comme le xylème et le phloème en constante circulation dans l’arbre pour nourrir ses racines et ses branches (comme un système nerveux ou des veines). Les feuilles (c’est-à-dire les histoires) alimentent et nourrissent le reste (comme par photosynthèse). Le xylème et le phloème reçoivent des nutriments des racines (les disciplines fondatrices), puis les feuilles (les histoires et les véhicules d’expériences vécues) circulent dans le reste de l’arbre : c’est ce que représentent les mots et les flèches en orange et les points et les flèches en vert. En foresterie urbaine, ce processus fluide est omniprésent et constant.

L’expression Décomposer et réfléchir à la base du tronc s’inscrit dans le processus visant à rappeler aux utilisateurs que les cadres normatifs des disciplines fondamentales peuvent être décomposés et examinés pour mieux comprendre comment l’interdisciplinarité intervient et est entremêlée à tous les niveaux de la foresterie urbaine. De la même façon, l’expression Rassembler et réfléchir en haut du tronc, là où les branches commencent, correspond au moment où les liens se forment à nouveau et s’infiltrent dans les récits dominants.

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Le modèle de processus que je présente ici est en réalité un projet de concept fluide qui est né lorsque j’ai lu The Great Tree of Avalon (2006) de T. A. Barron. Il a ensuite imprégné mes lectures d’articles scientifiques et de théories sociales sur la foresterie urbaine et la nature urbaine. Le modèle est symbolique, telle une entité organique biologique ou un processus selon la perspective. La représentation visuelle de théories, pratiques, méthodologies, applications et concepts inclusifs s’inspire du concept de la théorie de l’acteur-réseau en tant que processus pour la foresterie urbaine, tissant des liens entre les disciplines en vue d’un changement efficace ou transformateur (Ledwith et Springett, 2010).

Comme dans la plupart des cadres conceptuels, certaines lacunes doivent être reconnues et des représentations autres que l’arbre pourraient être utilisées. Il est impossible de capturer tout ce que représente la foresterie urbaine, car c’est un monde en constante évolution et un domaine complexe et interdisciplinaire qui comporte plusieurs couches : sociale, écologique, économique et politique. La division de l’espace et la répartition des ressources constituent un défi permanent. Par conséquent, ce modèle d’arbre est utile pour penser de façon plus holistique, mais il donne également lieu à de nouveaux questionnements.

Remerciements

Comité doctoral : L. Anders Sandberg, Ph. D., Cecil Konijnendijk van den Bosch, Ph. D., Leesa Fawcett, Ph. D. et Don Dippo, Ph. D.

Références

Bardekjian, A. (2015). Learning From Limbwalkers: Arborists’ Stories in Southern Ontario’s Urban Forests. (No d’accession : 10315/30088) [Thèse de doctorat, Faculté des sciences environnementales, Université York, Toronto, Ontario]. YorkSpace. Consultable à l’adresse : http://hdl.handle.net/10315/30088

Barron, T. (2004). The great tree of Avalon trilogy. (Volumes 1-3). New York (N.Y.) : Philomel Books.

Eisenhardt, K. (1989). Building theories from case study research. Academy of Management Review, 14(4), 532-550.

Ledwith, M. et Springett, J. (2010). Participatory practice: Community-based action for transformative change. Policy Press. Lima, M. (2014). The book of trees: Visualizing branches of knowledge. New York (N.Y.) : Princeton Architectural Press.